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JÉSUS BARABBAS

PAR

P.-L COUCHOUD ET R. STAHL.

Premiers écrits du Christianisme - p. 139 - 161 - Paris 1930

 

LA condamnation à mort de Jésus est présentée dans les évangiles de la façon la plus bizarre.

Après que Jésus a comparu devant le procurateur, on s'attend à ce qu'il soit condamné ou acquitté. Or il n'est proprement ni condamné ni acquitté. Son sort est subitement lié à celui d'un autre prisonnier, non jugé, dont il n'a pas encore été parlé. La question n'est plus : Jésus sera-t-il condamné ou acquitté? Elle devient brusquement : qui sera supplicié, Jésus ou l'autre ? Et la décision ne sera pas prise par le juge mais par la foule.

Le plus étrange encore n'est pas cette procédure insolite. C'est le nom de l'autre. Il s'appelle Bar-Abba qui signifie « fils du père »1. Or « fils du père » est le titre qui, de façon suréminente et transcendante, appartient à Jésus. Un

 

1. Jérôme (in Matt, xxviii. 16) suppose la forme Bar-Rabban, filius magistri eorum, fils du maître des Juifs, c'est-à-dire de Satan. C'est une altération tardive, qui vise à donner au brigand Barabbas un nom qui lui convienne mieux que celui de fils du père. « Bar-Rabban est une forme beaucoup moins vraisemblable, d'autant que Rabban ne semble pas avoir été employé comme nom propre. Bar-Rabba serait vraisemblable, mais n'était pas indiqué par la Forme Barabbas. »- Lagrange, Evangile selon s. Marc. Paris, 1911, p. 387.


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évangile, le quatrième, a pour objet de montrer que Jésus est le fils unique du père unique, ou, de manière absolue, le Fils du Père. C'est Jésus qui devrait s'appeler Bar-Abba. Or c'est l'autre qui s'appelle ainsi. Ce n'est pas tout. L'au­tre, comme nous le verrons, s'appelle aussi Jésus, Jésus Bar-Abba. La foule décide entre deux personnages qui s'appellent tous les deux Jésus et qui sont tous les deux Bar-Abba, l’un par le nom, l'autre en réalité.

Quel est cet imbroglio ? L'épisode baroque de Barabbas offre aux commentateurs un casse-tête exégétique. Il n'est pas moins embarrassant pour ceux qui font de la mort de Jésus un mythe que pour ceux qui la prennent pour un fait historique. Parmi les difficultés que soulèvent les évangiles, c'est une des plus voyantes. Si on arrivait à la résou­dre, on avancerait certainement dans l'intelligence de ces livres ambigus.

Voyons d'abord les textes.

Luc xxiii. 13-25. Pilate, ayant convoqué les grands-prêtres, les magistrats et le peuple, leur dit : « Vous m'avez amené cet homme comme révolutionnant le peuple. J'ai instruit l'affaire devant vous et je n'ai trouvé cet homme coupable en rien de ce dont vous l'accusez. Hérode non plus, car il nous l'a renvoyé. Voici : Rien qui mérite la mort n'a été fait par lui. Donc, après l'avoir châtié, je le relâcherai. » Mais ils crièrent tous ensemble : « Fais-le mourir et relâche-nous Barabbas » - lequel, pour une émeute arrivée dans la ville et pour meurtre, avait été jeté en prison. De nouveau Pilate leur parla, voulant relâcher Jésus. Mais ils vociférèrent : « Crucifie, crucifie-le ! » Pour la troisième fois il leur dit : « Quel mal a-t il fait ? Je n'ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Donc, après l'avoir châtié, je le relâche­rai. » Mais ils insistaient à grands cris, demandant qu'il fût crucifié et leurs cris dominaient. Pilate prononça que ce qu'ils demandaient aurait lieu. Il relâcha l'homme jeté en prison pour émeute et meurtre qu'ils demandaient et livra Jésus à leur volonté.


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Marc xv. 6-15, (latin). A chaque fête il avait coutume de leur relâcher un prisonnier qu'ils demandaient. Or il y avait le nommé Barabbas, en prison avec des émeutiers, qui avaient commis un meurtre dans une émeute. Toute la foule lui réclama ce qu'il faisait pour elle à chaque fête, de relâcher un prisonnier. Pilate leur répondit : « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs? » Car il savait que les grands prêtres l'avaient livré injustement. Les prêtres et les scribes persuadèrent au peuple de dire plutôt : Relâche-nous Barabbas ! Pilate leur répondit : « Que voulez-vous donc que je fasse au roi des Juifs? » Ils crièrent de nouveau : «Crucifie-le ! » Pilate leur dit : « Qu'a-t-il fait de mal ? » Ils criaient davantage ; « Crucifie-le ! » Pilate, leur relâcha Barabbas et livra Jésus, frappé de verges, pour être crucifié.

Matthieu xxvii. 15-26. A chaque fête le gouverneur avait coutume de relâcher à la foule un seul prisonnier qu'on deman­dait. On avait alors un prisonnier fameux nommé Barabbas. Lorsqu'ils furent rassemblés, Pilate leur dit : « Qui voulez-vous que je vous relâche,. Jésus Barabbas ou Jésus nommé le Messie ? » Car il savait qu'on l'avait livré par jalousie. Pendant qu'il siè­geait au tribunal, sa femme lui envoya dire : « Qu'il n'y ait rien entre toi et ce juste ! J'ai bien souffert aujourd'hui en songe à cause de lui. » Les grands-prêtres et les anciens persuadèrent aux foules de demander Barabbas et de faire périr Jésus.. Le gouver­neur reprit : « Qui des deux voulez-vous que je vous relâche ? » Ils dirent : « Le Barabbas! » Pilate s'adresse à eux :« Que ferai -je donc de Jésus nommé le Messie ? » Tous disent : « Qu'il soit crucifié ! » II répartit : « Quel mal a-t-il fait ? » Ils criaient davantage ; « Qu'il soit crucifié! » Pilate voyant qu'il ne gagnait rien mais que le tumulte augmentait, prit de l'eau et se lava les mains devant la foule en disant : « Je ne suis pas responsable de ce sang. A vous de voir ! » Tout le monde répondit : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Alors il leur relâcha Barabbas, et après avoir flagellé Jésus, il le livra pour être crucifié.

Jean xviii. 38-40. Sur ces mots il sortit de nouveau vers les Juifs et leur dit : « Pour moi, je ne trouve en lui aucun crime. Mais c'est une coutume pour vous que je vous relâche quelqu'un


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à la pâque. Voulez-vous donc que je vous relâche le roi des Juifs ?» Là-dessus ils crièrent de nouveau : « Pas lui, mais Barabbas ! » Barabbas était un brigand.

L'épisode de Barabbas figure dans les quatre évangiles. Mais on reconnaît facilement que dans le Quatrième évangile il est surajouté, ainsi que la scène d'outrages qui le suit. La surcharge est apparente. Il est dit des Juifs, comme dans Marc : Ils crièrent de nouveau (xviii. 40) alors qu'ils n'ont pas encore crié. Avant l'enclave Pilate déclare aux Juifs : « Je ne trouve en lui aucun crime,» (xviii. 38). A la fin de l'enclave il répète la même chose dans les mêmes termes : « Je ne trouve en lui aucun crime », de manière à amener la réponse qui, dans le texte primitif, venait tout de suite : « II doit mourir parce qu'il s'est fait le Fils de Dieu. » L'interpolation avec reprise1 n'est guère contestable ; elle est reconnue par Schwartz, Wellhausen, Loisy, Delafosse. C'est une de ces nombreuses retouches qui ont harmonisé les évangiles et compliqué la tâche des critiques. Primitivement l'épisode de Barabbas n'appartenait qu'aux Synoptiques.

La forme la plus simple paraît être celle de Luc. Pilate après l'instruction faite par lui et par Hérode, rend la sen­tence devant le Sanhédrin et le peuple. Jésus n'est pas cou­pable d'un crime capital. Il sera mis en liberté, après avoir été châtié, c'est-à-dire fustigé. Mais la salle proteste contre le jugement. Elle réclame que Jésus soit crucifié et que Barabbas soit mis en liberté. Ce Barabbas est un prisonnier inculpé d'un crime capital : émeute et meurtre, destiné par conséquent au supplice. Pilate cède aux cris. II prononce une seconde sentence qui annule la première. Barabbas sera mis en liberté. Jésus sera livré à ce que veulent les Juifs.

Ce récit montre un magistrat romain intimidé par le

 

1. Voir page 192.


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public au point de rendre à quelques instants d'intervalle, deux sentences contradictoires. C'est difficile à croire. De plus on ne voit pas ce que vient faire Barabbas. Si l'audi­toire veut le supplice de Jésus, Pilate a tout pouvoir de condamner Jésus, tout en condamnant aussi le meurtrier Barabbas. Si la salle veut la grâce du meurtrier, Pilate peut gracier Barabbas et acquitter aussi Jésus. On ne voit pas pourquoi l'affaire de Barabbas se mêle à celle de Jésus1. Dans Marc ces deux défauts du récit de Luc n'appa­raissent pas. Marc ne parle pas d'une sentence officielle ren­due par Pilate. Et pour justifier l'intervention de la foule et l'entrée en scène de Barabbas, il invoque une certaine coutume, à chaque fête, de mettre en liberté un prisonnier désigné par la foule. Pilate propose de libérer Jésus. La foule, usant du droit qu'elle tient de l'usage, désigne un autre détenu, le meurtrier Barabbas, arrêté avec une bande au cours d'une émeute. Barabbas sera donc relâché. Jésus reste prisonnier. Il n'est pas dit que la foule eût le droit supplémentaire d'envoyer un prisonnier au sup­plice. C'est pourtant ainsi que les choses se passent. Pilate demande, on ne sait pourquoi, à la foule ce qu'il doit faire à Jésus. La foule répond : « Crucifie-le ! » Pilate s'incline et Jésus est envoyé à la mort, non en vertu d'un jugement, mais pour donner satisfaction à la foule.

Ce récit a l'avantage, au point de vue des apologistes chrétiens, de montrer qu'un magistrat romain n'a pas con­damné Jésus. La prétendue coutume d'élargir un prisonnier à chaque fête permet à Pilate d'éviter aussi un acquittement formel. Elle lui ouvre une voie extraordinaire pour proposer

 

1. Le verset 17, extrait de Marc (il était, à chaque fête, obligé de leur relâcher quelqu'un) manque dans les meilleurs manuscrits. C'est, de l'avis de tout le monde, une addition au texte. Cf. Lagrange, Evangile selon S. Luc. Paris, 1921, p.p. 581-2.


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la libération de Jésus et déférer la décision à la foule. Elle explique pourquoi, déçu dans son calcul, il est obligé de libérer Barabbas que la foule préfère à Jésus. Mais elle n'ex­plique pas pourquoi, par contrecoup, il est obligé de cru­cifier Jésus. La connexité bizarre qui lie Barabbas à Jésus et qui fait que si l'un est relâché, l'autre doit être suppli­cié est un postulat inexpliqué qui préexiste au récit de Marc comme à celui de Luc.

Matthieu suit Marc dont il accentue les tendances et garde le postulat. L'irresponsabilité de Pilate est matéria­lisée par un rite juif. Averti par sa femme qui a eu un songe monitoire, Pilate se lave les mains, pour ôter toute part qu'il pourrait avoir dans ce qui va se passer. En effet la sentence contre Jésus : Qu'il soit crucifié! sera prononcée par la foule. Ici Pilate met en balance Jésus nommé Barab­bas et Jésus nommé le Messie. Il faut choisir entre les deux. La foule choisit Jésus Barabbas. En vertu du postu­lat implicitement admis, Jésus nommé le Messie est envoyé au supplice et Jésus Barabbas relâché.

Il n'y a plus que six manuscrits grecs, deux versions syriaques, une version arménienne et quelques scolies qui donnent la lecture Jésus Barabbas. Mais au temps d'Origène on comptait au contraire les exemplaires qui supprimaient Jésus devant Barabbas. Origène approuve cette suppression car, dit-il, « le nom de Jésus ne convient pas à un impie » (Com. in Matt., 121). Il donne ainsi la raison très claire pour laquelle on a supprimé, dans un grand nombre d'exem­plaires, le nom Jésus devant Barabbas. Il serait inconce­vable, au contraire, qu'on eût ajouté ce nom et « on ne peut admettre, dit très bien Lagrange, qu'une leçon aussi caractérisée soit le résultat d'une faute de copiste. 1 » II faut

 

1. Evangile selon s. Matthieu, Paris, 1923, p. 520.


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donc reconnaître, avec Burkitt, Mac Neile, Klostermann que le texte de Matthieu porte Jésus Barabbas. Il est pro­bable que les manuscrits de Marc et de Luc furent émendés comme le plus grand nombre de ceux dé Matthieu.

Ainsi le mystérieux rapport qui lie Barabbas à Jésus est corsé par le nom de Jésus qui leur est commun et par la qualité de « fils du père » qui semble leur être com­mune.

Tel est l'incident de Barabbas dans les évangiles. Quelle explication en peut-on donner ?

*
*  *

Peut-on admettre avec Renan qu'il est historique? Renan1 suit Marc de préférence à Luc et use de Matthieu avec cir­conspection. Il déclare sans hésiter qu'il était d'usage, à propos de la fête de Pâque, de délivrer au peuple un pri­sonnier. Il dit du prisonnier délivré « Par un singulier hasard il s'appelait aussi Jésus. » II ne fait aucune remar­que sur le sens du mot Bar-Abba.

L'opinion de Renan est difficilement soutenable. La cou­tume pascale alléguée par Marc n'est attestée nulle part. Pourtant la littérature juive sur la fête de Pâque est immense. H.-L. Strack et Paul Billerbeck, qui ont tiré du Talmud et du Midrasch 1055 pages serrées de commen­taires à l'évangile de Matthieu, n'ont rien pu découvrir sur celte coutume 2. Elle paraît avoir été inventée par Marc.

L'épisode entier n'a pas couleur d'histoire. Alfred Loisy dit fort bien :

 

1. Vie de Jésus, 13e éd., pp. 418-9.

2. Kommentar zum N. T. aus Talmud u. Midrasch, I. München, 1922, p. 1031.


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« Que le peuple, devant Jésus captif, ait passé subitement de l'admiration à la haine et que, non content de lui préférer Barabbas, il ait demandé avec rage que Pilate le crucifiât; que Pilate se soit prêté aussitôt à ce furieux caprice .... ce sont autant de traits qui conviennent mieux à la fiction légendaire qu'à l'histoire et qui ressembleraient plutôt à un effet de théâtre dans un mélodrame ou une pièce enfantine qu'à la réalité1.

Enfin la coïncidence de deux Jésus, tous deux « fils du père, » est trop singulière pour être vraie. On peut con­clure ferme avec Loisy que, du point de vue de l'histoire, l'incident de Barabbas est une « fiction invraisemblable.2 »

On a tenté pourtant de le sauver, en le transformant complètement. Une théorie subtile, engageante et hardie a été proposée en 1898 par Paul Wendland et a séduit de très bons esprits.

Wendland s'est demandé si Jésus n'avait pas été exécuté en roi des Saturnales 3. On sait par Franz Cumont 4 qu'au début encore du ive siècle de notre ère, en Mésie, les sol­dats romains célébraient les Saturnales en tirant au sort un roi qui, habillé de vêtements royaux, avait toute licence pendant un mois et se coupait ensuite la gorge sur l'autel de Saturne. Or Jésus a été affublé par les soldats romains d'une couronne, d'un sceptre, d un manteau de pourpre. Il semble avoir exercé une royauté dérisoire.

Wendland appelait aussi l'attention sur un passage de Philon 5 où il est raconté que la populace d'Alexandrie, pour se moquer du roi juif Agrippa, prit un dément inoffensif

 

1. Les Evangiles synoptiques, II. Céfonds, 1908, p. 644.

2. Les livres du Nouveau Testament. Paris, 1922, p. 276.

3. Jesus als Saturnalien-Konig dans Hermes. 1898, pp. 175 9.

4. Les Actes de s.Dasius dans Analecta Bollandiana, 1797, pp. 5-16. Le roi des Saturnales (avec Parmentier) dans Revue de Philologie. 1897. pp. 143-53.

5. Adv. Flaccum, ed. Mangey. Londres, 1751, ii , pp. 520-3.


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nommé Karabas, l'attifa d'une couronne en papyrus, d'un roseau brisé et d'une natte et lui rendit des honneurs comme à un roi. Karabas ne pourrait-il pas être rapproché de Barabbas ?

James G. Frazer recueillit ces suggestions et en 1900 for­gea une hypothèse. A l'imitation non pas des Saturnales romaines, mais de la fête babylonienne des Sacées où un condamné à mort était traité en roi et enfin flagellé et crucifié, les Juifs auraient pu, dans leur fête de Purim, trai­ter un criminel en roi, lui donner le rôle d'Aman de l'his­toire d'Esther, finalement le pendre ou le crucifier. Jésus serait mort comme l'Aman de l'année. Et Barabbas (Kara­bas) pourrait avoir été un nom. populaire pour le personnage de Mardochée, le roi nouveau acclamé. « Pilate tenta de persuader aux Juifs de laisser remplir à Jésus le rôle de Barabbas, ce qui aurait été une façon de lui sauver la vie. Mais sa généreuse tentative échoua et Jésus périt sur la croix dans le rôle d'Aman. » Frazer a depuis relégué son hypothèse dans un appendice de la troisième édition du Rameau d'or en déclarant : « Elle ne s'est pas trouvée con­firmée par nos recherches postérieures et demeure, par con­séquent, à un haut degré, spéculative et incertaine » 1.

Salomon Reinach, en 1905, reprit et corrigea l'hypothèse de Frazer. Il supposa que Barabbas (Karabas) était le nom d'un roi dérisoire qu'on tuait dans une cérémonie analogue à la fête des Sacées. Jésus aurait été mis à mort non de préférence à Barabbas, mais en qualité de Barabbas, en Barabbas 2.

Edouard Dujardin, en 1925, a soutenu devant la Société Ernest Renan, la thèse que la mort de Jésus a été un sacri-

 

1. Le bouc émissaire, tr. P. Sayn. Paris, 1925. p. 373 et n., p. 917.

2. Cultes, mythes et religions, i. 1905, pp. 332-41. Orpheus, nouv. éd. 19?4, p. 338.


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fice rituel, maquillé plus tard en condamnation judiciaire1.

Sous ses diverses formes cette théorie se heurte à une objection formidable. Un sacrifice humain annuel n'a pas pu exister à Jérusalem au 1er siècle de notre ère, sans que ni Josephe, ni la littérature juive, ni la littérature anti-juive en aient fait mention. Il faut renoncer à une supposition aussi forte.

Quant au rapprochement Barabbas-Karabas, lorsqu'on l'examine de près, il ne mène à rien. Karabas paraît être un nom sémitique régulièrement formé; il a été trouvé à Palmyre sous la forme Qeraba 2. Et Barabbas ne tient en rien le rôle du fou d'Alexandrie. C'est trop ajouter aux évangiles que d'imaginer avec Frazer qu'après avoir été relâché, il s'en est allé par les rues « vêtu d'oripeaux écla­tants et criards, une couronne de clinquant sur la tête et un faux sceptre à la main et suivi de toute la canaille de la ville qui hurlait, ricanait, lançait force brocards pendant que certains, par dérision, adressaient des salamalecs à sa fausse majesté et que d'autres fouettaient à tour de bras l'âne sur laquelle elle était montée. 3 » La page est jolie, mais elle est de Frazer et nous avons assez à faire avec les fictions des évangélistes.

C'est parmi ces fictions qu'il faut décidément placer l'his­toire de Barabbas. Mais justement parce qu'elle n'a rien d'historique et qu'elle est inventée, il lui faut nécessaire­ment une explication.

On a pensé en faire un trait mythologique. En 1918, Heinrich Zimmern a publié un texte provenant des fouilles

 

1. Il a développé cette idée dans son livre Le Dieu Jésus, (Paris, 1927).

2. Vogüé, 105, cité par Lagrange. Quelques remarques sur l'Orpheus.
Paris, 1910, p. 48.

3. Le bouc émissaire, tr. P. Sayn, p. 371.


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d'Assur, malheureusement très mutilé, qui raconte la passion de Bel-Marduk 1. C'est un mythe en rapport avec les rites babyloniens de là nouvelle année qu'il transpose dans le plan divin.

Le dieu est arrêté, conduit à une montagne, interrogé, blessé, tué. Un autre personnage, appelé fils d'Assur, accusé de crime, est acquitté, relâché, préposé à la garde du dieu mort. On cherche Marduk en disant : « Où est-il prisonnier ? » Les dieux le maintiennent en prison loin du soleil et de la lumière. Sa disparition cause révolution et combat dans Babylone. La déesse Ishtar va à la montagne et se lamente en criant: « Mon frère, mon frère !» Elle emporte les vêtements de Marduk. On évoque le Dieu mort en récitant le poème de la Création. Marduk lui-même implore le retour à la vie. Enfin Ishtar est invitée à retirer le trait qui a percé le cœur de son époux et à essuyer le sang. Et Marduk revient à la vie.

Dans ce document très curieux Marduk est un dieu qui meurt et ressuscite, à la façon de Tammuz et d'Osiris. Zim­mern a fait remarquer que la passion de Marduk, bien plus que celle de Tammuz ou celle d'Osiris, a une certaine ressem­blance avec celle de Jésus. En particulier le personnage acquitté et relâché fait penser à Barabbas.

Il est clair qu'on peut supposer le transport en Palestine d'un mythe tout fait, tel qu'une passion divine, plus facile­ment que des rites eux-mêmes, complexes et sanglants qui ont donné naissance au mythe. Loisy reconnaît que l'in­vention de plusieurs traits de la passion de Jésus a pu être « facilitée ou suggérée de manière ou d'autres parles mytho­logies environnantes » 2.

 

1. Zum babylonischen Neujahrsfest, ii., dans Berichte üb. d. Verband, d. Sächs Ges. d. Wiss. Leipzig, 1918, 5. Heft.

2. La Passion de Marduk dans Rev. d'hist. et de litt, relig., 1922, p. 298.


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Pour ce qui est de Barabbas, le rapprochement reste assez vague. Le mythe babylonien n'explique pas le trait le plus embarrassant : la similitude de nom et de qualité entre Barabbas et Jésus.

On a cherché à l'expliquer par la transposition mythique d'un rite purement juif, le rite des deux boucs, pratiqué le jour de l'Expiation 1.

Les deux boucs devaient être semblables (Lévitique xvi. 7). L'un des deux, celui qui était chargé des péchés du peuple et chassé de la ville, représente (d'après l'Epître de Barnabé, Justin et Tertullien), Jésus couvert d'opprobres et de cra­chats. « Remarquez, dit le pseudo-Barnabé, comment Jésus est manifesté ici en figure : Crachez tous sur lui, percez-le, de piqûres, coiffez-le d'une laine écarlate et dans cet état qu'il soit chassé au désert. » 2 « L'un des deux boucs, dit Tertullien, affublé d'écarlate, maudit, couvert de crachats, tordu, piqué par le peuple, était rejeté hors la ville et envoyé à la mort, portant ainsi les caractères manifestes de la pas­sion du Seigneur qui, après avoir été affublé d'un manteau écarlate, couvert de crachats et accablé de tous les outrages, a été crucifié hors de la ville 3. »

On peut croire que le pseudo-Barnabé, Justin, Tertullien, savaient interpréter les évangiles. Il est donc vraisembla­ble que les scènes de dérision et d'outrages ont été intro­duites dans Marc et Matthieu pour donner à Jésus le carac­tère de bouc émissaire dont on sentait le rapport profond avec celui de roi dérisoire, L'Epître aux Hébreux 4 montre

 

1. Arthur Drews, Das Markusevangelium, Jena, 1921, p. 284, reprenant une idée de Volkmar (Die Evangelien, 1870).

2. Epître de Barnabé, trad. Oger. Paris, 1907. vii., p. 57. Justin, Dialogue, xi.,

3. Adv. Jud., xiv. Adv. Marc , iii., vii

4. Vii., 26; ix, 12, 28; x., 20.


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clairement que la fête chrétienne dont la Passion est le thème rituel était destinée à remplacer non seulement la Pâque juive, mais aussi le Jour de l'Expiation. Jésus n'est pas seulement l'Agneau pascal. Il est aussi le Bouc émissaire du Yom Kippour.

Et l'autre bouc, parfaitement semblable ? On serait tenté d'y trouver Barabbas, semblable à Jésus par le nom et le titre. Il faut renoncer à cette idée. Barnabé, Justin et Ter­tullien sont d'accord pour nous dire qu'il représente Jésus encore, Jésus à sa seconde manifestation, quand il apparaîtra dans Jérusalem, identique à celui qui a été chassé hors de la ville. « Les boucs, dit Barnabé, doivent être semblables et beaux et de même taille, afin que le jour où on verra Jésus venir on soit frappé de stupeur à cause de la ressemblance du bouc. » 1 « Le second bouc, dit Tertullien, immolé pour les péchés, donné en nourriture aux seuls prêtres du Temple, marquait les traits de la seconde manifestation quand, purifiés de tous péchés, les prêtres du temple spi­rituel qu'est l'Eglise jouiront de la laveur du Seigneur comme d'une viande et que les autres jeûneront loin da salut2. »

Le second bouc n'est donc pas Barabbas. Celui-ci, d'ail­leurs, est simplement relâché et aucunement immolé.

A quelle explication faut-il donc s'arrêter?

On ne voit pas que l'incident de Barabbas soit un accom­plissement de prophétie comme tant d'autres incidents de la Passion : les trente deniers, la fuite du jeune homme nu, le silence de Jésus devant ses juges, les deux larrons, le partage des vêtements, etc.

 

1. Vii, 10. Cf. Justin, Dialogue, xi., 4-5. La même idée est au fond de Hébr.,ix, 28.

2. Adv. Jud., xiv.


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Loisy l'a rapproché d'autres traits, nombreux aussi, qui poursuivent un but pratique en défendant une thèse utile aux chrétiens. Par exemple la garde du tombeau fut ima­ginée pour prouver matériellement la résurrection. Il fut, pendant les persécutions, d'un intérêt vital pour les chré­tiens de nier que Jésus eût été légalement condamné par un magistrat impérial. C'est pourquoi fut inventé le lave­ment des mains de Pilate. D'après Loisy, l'épisode de Barabbas tend aussi « à décharger Pilate, en faisant valoir l'in­nocence de Jésus ». Ce serait une fiction apologétique 1.

Certes, l'épisode vient à point pour escamoter la décision de Pilate et y substituer une initiative des Juifs. Mais, le dessein apologétique a déterminé la place de la péripétie plutôt que son fond. Il ne suffit pas à expliquer ce qu'a de singulier la substitution d'un Jésus à un autre. Il ne rend pas compte du nom très étrange de Jésus Bar-Abba.

Nous allons proposer une explication nouvelle du trou­blant épisode. Ce qui nous l'a suggérée, c'est d'une part l’ explication que Salomon Reinach a présentée d'un épisode voisin, ce sont d'autre part les recherches récentes d'Henri Delafosse sur le Quatrième évangile.

Salomon Reinach en 1912 a interprété de façon très nou­velle l'épisode de Simon de Cyrène 2. Ce Simon de Cyrène est un personnage qui intervient dans les Synoptiques un peu après Barabbas. C'est lui qui est chargé de la croix de Jésus, contrairement à l'usage romain, d'après lequel le condamné devait porter lui-même le patibulum.

Cet épisode a l'air insignifiant. Pourtant il est d'une

 

1. Les livres du Nouveau Testament. Paris, 1922, p. 276. Rev. d'hist. et de litt, relig.,1922, p. 297.

2. Simon, de Cyrène dans Rev. de l'Univ. de Bruxelles, 1912, pp.712-728; Cultes, mythes et religions, iv., 1912, pp. 181-188.


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grande portée, II a un sens polémique. Il est là pour combattre, par voie de récit, la croyance, accréditée dans certains groupes chrétiens, que Jésus n'a pas été crucifié, mais que Simon de Cyrène l'a été à sa place.

Irénée rapporte que Basilide, qui a vécu à Alexandrie dans la première moitié du 2e siècle et a écrit un évangile, professait ceci : « Jésus n'a pas souffert, mais un certain Simon de Cyrène fut obligé de porter la croix à sa place. C'est lui qui, par ignorance et erreur, fut crucifié, ayant été transfiguré par Jésus, de façon à passer lui-même pour Jésus. Quant à Jésus, il prit la forme de Simon et debout se moqua d'eux » 1.

Le peu que nous savons de la doctrine de Basilide expli­que très bien cette croyance. Basilide soutenait que toute souffrance, sans exception, suppose un péché antérieur. 2 Si l'on veut un Jésus sans péché, il faut, dans cette doctrine, lui retirer la croix.

La croyance de Basilide n'est pas un fait isolé. Elle sem­ble avoir eu une grande extension. Elle a eu en tout cas une longue durée. Nous la trouvons déjà dans la curieuse vie fantomatique de Jésus qui est insérée dans les Ada Johanis3. Au moment de la crucifixion Jean s'enfuit sur le Mont des Oliviers et pleure dans une grotte. Jésus lui apparaît, illumi­nant la grotte et lui dit : «Jean, pour la foule qui est là-bas à Jérusalem je suis crucifié, je suis percé par des lances et des roseaux, je suis abreuvé de vinaigre et de fiel. Mais à toi je parle... »

Au viie siècle, Mahomet recueillit la tradition que Jésus

 

1. Adv. Haer.. i., 2i, 4.

2. Clément d'Alex., iv., Strom., xii., 81-83. Cf. E. de Paye, Gnostiques et gnosticisme, 2e éd , Paris, 1925, pp. 41-42.

3. M. R. James, Apocrypha anecdota, ii. : Cambridge, 1897, pp. 1-25. M. Bonnet, Acta apostolorum apocrypha, ii. : Leipzig, 1898, pp. 193-203.


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n'avait pas été crucifié. Il l'a insérée dans le Coran 1, et elle est encore de foi aujourd'hui pour tous les musulmans. Au ixe siècle on imposait aux Manichéens une formule d'abjura­tion qui contenait ces mots : « J'anathématise ceux qui disent que Notre Seigneur Jésus-Christ a souffert en appa­rence et qu'il y avait un homme sur la croix et un autre qui se tenait debout plus loin et riait, tandis que l'autre souffrait à sa place 2. »

Cette antique et tenace croyance que Jésus n'a pas été fiché en croix, mais qu'un autre, que Basilide appelait Simon de Cyrène, l'a été à sa place, est la raison profonde pour laquelle a été introduite dans le récit de la Passion l'anec­dote, peu importante en apparence, de Simon de Cyrène. On en finit par là avec l'histoire de Simon de Cyrène cru­cifié. On accorde que Simon de Cyrène a bien porté la croix, comme s'il devait être lui-même le supplicié, ce qui a pu tromper certains. Mais on affirme qu'il l'a portée pour un autre et que c'est bien Jésus, Jésus en personne, qui a été crucifié et qui a souffert.

L'épisode de Simon de Cyrène ainsi expliqué, peut-on trouver une explication analogue pour celui qui le précède, l'élargissement de Barabbas?

Il faudrait partir de l'idée que les synoptiques, en racon­tant qu'un certain Barabbas avait été relâché, avaient pour but de bien établir qu'il n'avait pas été crucifié. Il ressort fortement de leur récit que c'est Jésus dit le Messie qui a été mis en croix et non Jésus dit Barabbas. Qu'on ne s'y trompe pas! La confusion a pu se faire, puisque les deux ont le même nom. Mais il y a un seul crucifié. C'est Jésus dit le Messie. Ce n'est pas Jésus Barabbas, pas plus que ce n'est

 

1. Sour, iv., v., 154 sq.

2. Migne, Patr. gr., i., 4464.


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Simon de Cyrène. Le récit serait polémique. Il viserait des gens assez hardis pour soutenir que c'est Jésus dit Barabbas qui a été crucifié. Il leur riposterait que celui-ci a bien été emprisonné, mais qu'il a été relâché.

Mais y a-t-il eu jamais des gens pour soutenir que c'est Barabbas qui a été crucifié? On en trouverait de nos jours. Un homme d'une érudition déréglée, Arthur Heulhard, a écrit sous le titre le Mensonge chrétien une quinzaine de volumes dont la thèse essentielle est que le crucifié de Pilate est Barabbas. Il a fait un disciple : M. Daniel Massé, qui dans un livre paru récemment, L'Enigme de Jésus-Christ, défend la même thèse. Ils ne peuvent nous servir. Ce n'est pas contre Heulhard ni contre M. Massé que polémiquent les Synoptiques.

A l'époque où ceux-ci écrivaient, connaissaient-ils des gens dont ils pouvaient dire que leur Crucifié n'était pas le vrai Jésus, Jésus l'authentique Messie, mais un autre Jésus, un faux Jésus, un Jésus Bar-Abba ?

C'est ici que peuvent nous guider les recherches de M. Henri Delafosse sur le Quatrième évangile1.

L'idée de Jésus Fils du Père et celle de Jésus Messie d'Israël sont aujourd'hui si bien amalgamées, synthétisées, qu'il nous est difficile d'apercevoir qu'elles n'ont pas la même origine et qu'elles ont pu se heurter avant de s'associer.

Jésus Fils du Père, c'est une conception caractéristique du Quatrième évangile. Selon elle Jésus n'est pas Fils de Dieu au sens où l'Ecriture le dit d'Israël ou du Messie d'Is­raël, mais en un sens nouveau, blasphématoire aux yeux ,des Juifs, puisqu'il implique l'identité avec Dieu. Jésus est le Fils unique, monogène, le Fils tout court, le Fils qu'on ne doit en rien distinguer du Père. « Moi et le Père, nous

 

1. Le Quatrième évangile. Paris, Rieder, 1925.


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sommes un seul» (x. 30). «Je suis dans le Père et le Père est dans moi » (xiv. 11). « Celui qui m'a vu a vu le Père »(xiv.9). Il faut rendre au Fils le même culte qu'au Père (v. 23). Cette conception est complètement étrangère au judaïsme. On ne lui trouve de parallèle que dans le paganisme, où Zeus, d'après Chrysippe, est à la fois le Père et le Fils1.A l'ori­gine elle a dû être odieuse non seulement aux Juifs eux-mêmes, mais aux chrétiens orthodoxes, c'est-à-dire à ceux qui voulaient conserver la religion de l'Ancien Testament.

M. Delafosse, avec pénétration, a fait remarquer que, dans son fonds primitif, le Quatrième évangile est violemment hostile au judaïsme et à l'Ancien Testament. Loin de se confondre avec le Messie d'Israël, le Fils déclare formelle­ment n'avoir rien de commun avec lui : « Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, » ce qui était la fonction du Messie (iii. 17). Il nie le fameux Jugement der­nier attendu par les apocalypses : « Celui qui croit en le Fils n'est pas jugé. Celui qui ne croit pas est déjà jugé » (iii.18).

Si le Fils n'a rien de commun avec le Messie d'Israël, le Père n'a rien de commun avec le Dieu d'Israël. Le Fils dit nettement aux Juifs : « Celui qui m'a envoyé, vous ne le connaissez pas » (vii. 29) « Vous n'avez jamais entendu sa voix, vous n'avez point vu sa face » (v. 27). C'est un Dieu tout nouveau, inouï, étranger au monde, que le Fils révèle : « Personne n'a jamais vu Dieu : le Fils monogène qui est sur le sein du Père l'a fait connaître » (i. 18). Par là sont niées toutes les théophanies que mentionne l'Ancien Testament. Niée, l'ascension au ciel du prophète Elie et toutes les autres : « Personne n'est monté au ciel » (iii. 13). Niée, la mission de tous les prophètes d'Israël : « Tous ceux qui sont venus

 

1. Dans Philodème, De la cité (éd. Gomperz, p. 80), cité par W. Bauer, Das Johannesevangelium, Tübingen, 1912, p. 106..


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avant moi sont des voleurs et des brigands » (x. 8). Le caractère violemment antijudaïque du Quatrième évangile est dissimulé aujourd'hui parce que, par voie d'interpo­lations et de gloses, les idées les plus opposées à l'esprit primitif du livre se sont installées dans la rédaction dernière. La dualité de rédaction est assez criante. Elle a été dénon­cée, avant Delafosse, par Schwartz, Wellhausen et Loisy. Ce que Delafosse a décelé, c'est la parenté des doctrines fondamentales du Quatrième évangile avec celle d'une secte qui, par l'action qu'elle a exercée et la réaction qu'elle a pro­voquée, a pris un rôle prépondérant dans l'évolution du christianisme primitif. Il s'agit de la secte marcionite. Mar­cion propose aux chrétiens de rejeter tout ce qui est juif : le Messie d'Israël, le Dieu d'Israël, l'Ancien Testament, et d'adorer un Dieu étranger au monde, révélé pour la première fois par Jésus. Sa doctrine se répandit en Asie et pénétra à Rome. Condamnée dans ses thèses extrêmes en 144, elle exerça néanmoins une influence décisive sur la théologie chrétienne. Grâce à d'adroits habillages, de nombreux écrits de tendance marcionite, à commencer par le Quatrième évangile, ont contribué à former le Nouveau Testament.

C'est dans un milieu marcionite, ou prémarcionite, que se comprend le mieux l'élaboration d'un Jésus Fils du Père, opposé au Jésus Messie d'Israël. Contrairement à Basilide, Marcion professait que son Jésus avait été crucifié. C'était le fondement du mystère. Par sa mort le Fils avait acheté les hommes au dieu créateur et les avait donnés au Père. Bien que n'ayant pas de corps proprement dit, mais seulement une enveloppe éthérée, il avait bien subi sur la croix une mort apparente. Tertullien, par qui nous connaissons la doctrine marcionite, est très affirmatif sur ce point1

 

1. Adv. Marc, i., 11, 25; iii., 8, 9,23; iv., etc. Cité par H. Delafosse, Le Quatrième évangile, p. 35.


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II est facile maintenant de comprendre avec quelle indi­gnation, quelle colère, les chrétiens attachés à l'attente mes­sianique et aux prophéties juives, les chrétiens dont l'Apo­calypse nous révèle l'état d'esprit, durent considérer d'abord ces gens, ennemis du Messie d'Israël et du Dieu d'Israël, qui se forgeaient un Jésus crucifié, à qui ils attribuaient le nom insolite de Fils, de Fils du Père. On ridiculisa ce nom sous la forme araméenne de Bar-Abba. Ce Fils-du-Père qui traite les prophètes anciens de voleurs et de brigands, on le traita lui-même de brigand.

La polémique contre Jésus Bar-Abba prit la forme la plus populaire et la plus efficace, celle du récit. Il s'agissait de faire voir que le seul crucifié, le seul rédempteur des hommes, était bien le Messie d'Israël, celui même qu'annonçaient les pro­phètes. Les Synoptiques, principalement Luc et Matthieu, s'at­tachèrent à cette démonstration. Dès la naissance de Jésus, un prophète inspiré, Siméon, le prend dans ses bras et reconnaît en lui le Messie, salut de Dieu, lumière des nations, gloire du peuple d'Israël. Matthieu souligne d'un trait appuyé vingt accomplissements de prophéties. Devant Pilate Jésus est for­mellement accusé de se dire le Messie-Roi (Luc xxiii. 2), et quand Pilate lui demande s'il l'est, il ne contredit pas. Donc il n'y a pas de doute. Le vrai crucifié est bien Jésus le Messie. Quant à Jésus Bar-Abba, le brigand, il n'a aucunement été crucifié. Il a été relâché. Voilà ce qu'il faut répondre à ceux qui racontent autre chose de lui. Quant aux circonstances de la libération, elles ont été inventées et habilement agencées dans le récit de manière à prouver autre chose encore d'utile : l'irresponsabilité de Pilate.

Ainsi les épisodes de Barabbas et de Simon de Cyrène sont de même guise. Ce sont des récits polémiques. Le premier est dirigé contre l'évangile johannique, le second contre l'évan­gile basilidien.


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Pour que notre interprétation soit valable, il faut admet­tre, contrairement à l'opinion courante, que le fond de l'évan­gile johannique est antérieur aux Synoptiques. Et pour la corroborer il faudrait montrer d'autres cas de polémique des Synoptiques contre Jean, Nous ferons de brèves remarques sur ces deux points.

Dans un article suggestif paru en 1925 sur les rapports du Quatrième évangile avec les documents mandéens récemment découverts, Rudolf Bultmann dit : « II faut envisager la possibilité que le christianisme johannique représente un type plus ancien que le christianisme synoptique1. » C'est l'impression aussi que l'on a souvent en lisant l'étude très attentive que M. Maurice Goguel a consacrée au Quatrième évangile2. Bien entendu il est facile de voir que le badigeon actuel du Quatrième évangile, le texte recrépi, est pos­térieur aux trois Synoptiques. Il n'en est pas de même de l'édifice lui-même.

Nous croyons que l'on peut assembler un faisceau de preuves pour démontrer que le fond primitif de Jean est antérieur aux Synoptiques. Nous nous bornerons ici à deux présomptions.

On admet assez volontiers, depuis B. W. Bacon et A. Loisy, que l'évangile johannique est fondé sur un rituel pascal, les Synoptiques sur un autre. Le premier suppose la Pâque chrétienne célébrée le 14 nisan, c'est-à-dire le même jour que la pâque juive. Les autres supposent la Pâque chrétienne détachée de la pâque juive et attachée au diman­che. Jean est fondé sur la Pâque primitive. Les Synoptiques font état de la réforme pascale. Il y a présomption que le

 

1. Zeitschr. f. d. neutestamentl. Wiss., Giessen, 1925, Heft 1-2, p. 144.

2. Introduction du Nouveau, Testament, tome ii., Paris, 1924.


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livret du rituel ancien soit lui-même plus ancien que les livrets du rituel récent.

D'autre part Jean diffère des Synoptiques en ce qu'il ne contient ni le baptême de Jésus ni l'institution de l'eucharistie1. Il est facile de comprendre que pour faire instituer par Jésus les deux grands rites chrétiens, on ait ajouté ces deux récits à un thème primitif qui ne les comportait pas. Il serait difficile au contraire de supposer qu'on les aurait retranchés,
s'ils avaient fait partie du thème primitif. Là encore la présomption d'antériorité est en faveur de l'évangile de Jean.

On est ainsi amené à concevoir que les Synoptiques ont pu être écrits en vive réaction contre les tendances de l'évangile johannique primitif. R. Bultmann n'est pas éloigné de cette conception quand il dit de la tradition synoptique qu'elle « doit être comprise peut-être comme un phénomène de réaction judaïsante. » 2 A. Loisy s'en rapproche plus encore quand il dit de Luc : « Sa faveur pour l'Ancien Testament... atteste une réaction contre ceux des gnostiques
qui répudiaient et la Bible et le Dieu des Juifs, ... La matérialisation des apparitions du Christ ressuscité vise un cer­tain docétisme, dont on veut ruiner l'influence Le troisième évangile et les Actes, où qu'ils aient été composés, réfléchissent le développement antignostique de la foi et l'épanouissement varié de cette foi entre l'an 125 et l'an 150. »3

Le gnosticisme combattu par Luc pourrait bien être celui de la première rédaction de l'évangile johannique.

Il n'est pas impossible de trouver dans Luc des cas de polémique ouverte contre Jean. Nous ne citerons ici que la résurrection de Lazare.

 

1. Le passage, Jean VI, 51c-58, qui fait allusion à la Cène est une interpolation avec reprise. Les mots zh,sei eivj to.n aivw/na (51) sont repris à la fin de l'enclave (58). Voir p. 192.

2. Article cité, p. 144.

3. L'Evangile selon Luc. Paris, 1924, p. 62.


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Il est bien étrange que le plus éclatant miracle de Jésus, la résurrection d'un mort après trois jours, ne soit pas men­tionné par les Synoptiques. Quand on lit Luc de près, on voit que ce silence est volontaire. Luc connaît Lazare, mais il nie que Lazare ait été ressuscité. Après la mort de Lazare, le riche demande que Lazare ressuscite pour convertir les juifs. « Mais Abraham dit : Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent !-Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se convertiront.-Non, s'ils n'écou­tent pas Moïse et les prophètes, quand même quelqu'un ressusciterait d'entre les morts, ils ne seront pas persuadés » (Luc XVI 29-31).

En face du récit johannique, le sens de ce morceau est très clair. Pour Jean le miracle seul crée la foi, à l'exclusion des prophètes. Pour Luc, au contraire, la foi repose sur Moïse et les prophètes. Luc se prive volontairement du plus grand miracle de Jésus, afin de ne pas atténuer l'argument qu'il veut tirer des prophètes et de tout l'Ancien Testament.

C'est dans ce courant antijohannique que nous plaçons l'invention de l'histoire de Bar-Abba. Elle témoigne de la profonde aversion que suscita d'abord la conception, plus païenne que juive, de Jésus Fils du Père. Cette aversion devait disparaître. Jésus Fils du Père et Jésus Messie d'Is­raël finirent par se fondre indissolublement. Le brigand Barabbas est le témoin archaïque de l'époque où cette fusion paraissait impossible.